Vous est-il déjà arrivé de vous demander si vous aimiez plus votre partenaire qu'il ne vous aimait ? Ou à l'inverse, de vous sentir coupable parce que vous aviez l'impression que c'était lui qui aimait plus ? Cette obsession de l'équilibre parfait, du "cinquante-cinquante" affectif, est une idée bien ancrée dans notre conception de l'amour. Et pourtant, elle est à la fois irréaliste, anxiogène et, au fond, complètement à côté de la plaque. Voyons pourquoi !
D'où vient cette idée ?
Comme beaucoup de mythes amoureux, celui-ci vient de loin. On nous a appris que l'amour devait être juste, équitable, symétrique. Que si l'un donne davantage que l'autre, il y a forcément un problème. Que l'amour non réciproque à l'identique est condamné, ou pire, qu'il est humiliant.
Cette vision est renforcée par une culture qui valorise l'équilibre dans toutes les sphères de la vie. Dans le travail, dans les échanges sociaux, dans les contrats... l'idée que tout doit être parfaitement mesuré et compensé s'est glissée jusque dans nos relations amoureuses. Et elle y fait des ravages.
Voir les articles sur les autres mythes amoureux :
- Le mythe de l’âme sœur : “Il existe quelqu’un qui me correspond parfaitement”
- Le mythe de la fusion : “Si on s’aime vraiment, on doit tout faire ensemble”
- Le mythe de la jalousie romantique : "S'il est jaloux, c'est qu'il m'aime"
- Le mythe de la compatibilité naturelle : “Si c’est compliqué, ce n’est pas le bon”
- Le mythe du sauveur : “Je peux le/la changer avec mon amour”
- Le mythe de la passion permanente : “Si la flamme baisse, c’est que ce n’est plus de l’amour”
- Le mythe de l’équilibre parfait : “On doit s’aimer de manière égale”
Le problème avec le "cinquante-cinquante"
L'amour ne se mesure pas
La première difficulté avec ce mythe, c'est qu'il suppose qu'on peut quantifier l'amour. Mais comment fait-on ça, concrètement ? Est-ce que c'est le nombre de messages envoyés dans la journée ? Le nombre de fois où l'on dit "je t'aime" ? Les sacrifices consentis ? Les efforts visibles ?
Chaque personne exprime et ressent l'amour différemment. Certains l'expriment par des mots, d'autres par des actes, d'autres encore par leur simple présence. Comparer ces expressions comme si elles étaient des unités de mesure équivalentes, c'est une entreprise vouée à l'échec dès le départ.
Si vous n'avez pas encore entendu parler des cinq langages de l'amour de Gary Chapman, c'est le moment d'y jeter un oeil. Deux personnes peuvent s'aimer profondément et avoir l'impression que l'autre n'aime pas "assez", simplement parce qu'elles n'expriment pas leur amour de la même façon.
L'amour fluctue dans le temps
Même à l'intérieur d'une seule et même relation, l'intensité de l'amour ne reste pas constante. Il y a des périodes où l'un des deux partenaires traverse quelque chose de difficile, une dépression, un deuil, un burn-out, et où il a moins à donner. Des moments où l'un porte davantage que l'autre. Des phases où les rôles s'inversent.
Si on applique le mythe de l'équilibre parfait à ces moments-là, on aboutit à une conclusion absurde : il faudrait rompre chaque fois que la balance penche d'un côté. Ce qui viderait les relations de toute leur profondeur et de toute leur résilience.
Il crée une comptabilité affective épuisante
Quand on commence à mesurer l'amour, on entre dans un mode de fonctionnement qui ressemble davantage à une feuille de calcul qu'à une relation. "Il n'a pas pensé à m'appeler hier, donc je n'appelle pas aujourd'hui." "J'ai fait un effort la semaine dernière, c'est son tour maintenant." "Elle a dit qu'elle m'aimait trois fois cette semaine, moi j'en suis à cinq, donc j'en fais trop."
Cette comptabilité permanente est non seulement épuisante, mais elle transforme l'amour en transaction. Et une relation qui fonctionne sur le mode transactionnel n'est plus vraiment une relation amoureuse.
Ce que la recherche dit sur le sujet
Les études sur la satisfaction dans les couples montrent quelque chose d'intéressant : ce n'est pas l'égalité parfaite qui prédit la longévité et le bonheur d'une relation, c'est la perception d'équité. Autrement dit, ce qui compte, ce n'est pas que chacun donne exactement la même chose, mais que chacun ait le sentiment que la relation est globalement juste et que ses besoins sont pris en compte.
Ce n'est pas du tout la même chose. L'équité, c'est souple, contextuel, humain. L'égalité parfaite, c'est rigide, mécanique, et finalement impossible à tenir sur la durée.
Aimer plus ou aimer moins : et alors ?
Il y a aussi cette crainte très répandue d'aimer "trop" dans une relation. Comme si aimer plus que l'autre nous rendait vulnérables, naïfs, ou condamnés à souffrir. Alors on se retient, on garde ses distances, on s'interdit d'être pleinement dans la relation pour se protéger d'un hypothétique déséquilibre.
C'est une posture compréhensible, souvent liée à des blessures passées. Mais elle empêche aussi de vivre une relation vraiment intime. On ne peut pas se protéger de la souffrance potentielle tout en s'ouvrant pleinement à l'amour. Les deux sont incompatibles.
Et puis, soyons honnêtes : dans la plupart des couples, les niveaux d'amour ne sont probablement jamais parfaitement identiques au même moment. Ça ne signifie pas que la relation est condamnée. Ça signifie qu'elle est vivante.
Ce qu'on devrait chercher à la place
Plutôt que de courir après un équilibre parfait et illusoire, voici ce qui mérite vraiment d'être cultivé dans une relation :
Le respect mutuel. Chacun mérite d'être vu, entendu et considéré, indépendamment de qui "aime le plus" à un instant donné.
La réciprocité dans les efforts. Ce n'est pas la même chose que l'égalité. C'est l'engagement de chacun à contribuer à la relation selon ses capacités du moment, en étant attentif à ne pas laisser l'autre porter indéfiniment plus que sa part.
La communication ouverte. Plutôt que de surveiller le compteur, parler. "J'ai l'impression de donner beaucoup en ce moment et j'aurais besoin de plus de présence de ta part." C'est infiniment plus constructif que de garder un score en tête.
La confiance dans la durée. Une relation ne se joue pas sur un instantané. Ce qui compte, c'est la trajectoire globale, pas le solde du jour.
Conclusion
L'amour n'est pas une équation. Ce n'est pas parce que les curseurs ne sont pas parfaitement alignés à chaque instant que la relation est déséquilibrée ou condamnée. Un couple sain, ce n't est pas un couple où tout est parfaitement symétrique. C'est un couple où chacun se sent en sécurité, respecté et libre d'aimer sans avoir à peser chaque geste sur une balance imaginaire.
Alors la prochaine fois que vous vous surprenez à compter, posez-vous plutôt cette question : est-ce que je me sens bien dans cette relation ? Est-ce que l'autre me voit, me respecte et fait des efforts ? Si la réponse est oui, le reste est de la littérature.